Si j'étais raciste, je serais pas avec toi !

Il y a quelques mois, alors que je faisais la touriste à Séville, assise sur une banc à Plaza de España, un homme blanc âgé (75-80 ans) s’est assis à côté de moi et a commencé à me parler. Passons les détails, mais ce qui a commencé comme une conversation attendrissante avec une personne du troisième âge a fini en une scène dégradante, où j’ai dû m’enfuir en courant parce qu’il tentait de m’embrasser. Au delà de ses lèvres répugnantes qui s’approchaient dangereusement de ma bouche et de ses mains qui m’empêchaient de partir, ce qui m’a le plus choquée est cette phrase qu’il a probablement, dans sa folie, pensée comme un compliment. « J’ai toujours eu un fantasme pour les femmes noires et je n’ai jamais pu essayer »

Témoignage de SAOULABD publié sur son blog

Si tu es une fille ou une femme noire, tu as peut-être déjà été confrontée au fait que certaines personnes blanches ont des idées reçues sur ce que devraient être ta sexualité et ton rapport à ton corps.

Comme tu le sais sûrement déjà, les femmes et les hommes noir·e·s ont été réduits à l’état de simples marchandises par des femmes et des hommes blancs et arabes. C’est ce qu’on appelle l’esclavage. La traite négrière arabe a duré entre le XIII et le XVIII siècle et a concerné plus de 10 millions de personnes. Quant à la traite négrière atlantique, établie entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique, elle a duré du XVIIème siècle jusqu’en 1848. Plus de 12 millions et demi de personnes furent déportées, d’après les estimations du mémorial de Nantes, sans compter le plus d’un million et demi de personnes décédées pendant les traversées effectuées dans d’horribles conditions . L’esclavage a perduré sous diverses formes au XIXème et au XXème siècle, et il existe encore aujourd’hui. L’ONU estime à 25 millions le nombre des personnes vivant, encore aujourd’hui, dans des conditions assimilables à l’esclavage, dans le monde.

Comme tu vis en zone francophone et que la France a fait partie des états où a eu lieu la traite négrière atlantique, nous parlerons davantage de celle-ci. En Europe, du XVIIème au XIXIème siècle, pour ne pas se sentir coupable de posséder, d’exploiter et de maltraiter leurs semblables, les agents de la traite négrière atlantique ont trouvé une solution morale : ils et elles ont décidé de considérer que les femmes et les hommes noir·e·s n’étaient pas des femmes et des hommes, mais tout simplement des biens meubles, au même titre que les animaux.

Lorsque les femmes et les hommes blancs étaient autorisé·e·s par la loi à acheter, à vendre et à posséder des femmes et des hommes noir·e·s, celles-ci et ceux-ci étaient considéré·e·s comme des êtres à mi-chemin entre l’humain·e et l’animal·e. Leurs propriétaires blanc·he·s les faisaient donc travailler gratuitement pour elles et eux, en toute bonne conscience, puisque c’étaient pour eux des biens. C’était moralement, pour elles et eux, comme de faire travailler leur cheval de trait ou leur chien de garde. Dans le travail gratuit qu’elles fournissaient alors à leurs maîtres et maîtresses, les femmes noires étaient censées pouvoir travailler aussi dur et être punies aussi sévèrement que les hommes noirs car la “qualité” de fragilité physique et psychologique, communément attribuée aux femmes à l’époque, leur était refusée.

Lizzo

À cette époque, la sexualité des femmes blanches était régie par des règles religieuses et patriarcales très strictes, qui les empêchaient d’exprimer du désir et du plaisir. En effet, leur religion considérait la sexualité et le plaisir comme des choses sales, impures et taboues.

Les maris blancs des femmes blanches, quant à eux, ont donc, pour nombre d’entre eux, fait de leurs esclaves femmes des partenaires sexuelles, contre leur consentement. Ainsi, ils pouvaient, d’une part, continuer à prendre leurs épouses blanches pour des êtres purs et moralement parfaits selon les critères de leur religion et, d’autre part, violer des femmes noires et avoir, avec elles, des pratiques sexuelles que leur religion leur interdisait d’avoir avec leurs épouses blanches.

De plus, les enfants dont les femmes noires accouchaient étaient légalement la propriété de leurs maîtres et maîtresses blanc·he·s. Ainsi, en faisant des enfants à leurs esclaves noires, ils produisaient davantage d’esclaves qui seraient, eux aussi, à leur service. Enfin, les hommes blancs et leurs épouses blanches ont parfois exposé les femmes noires qu’ils possédaient à la prostitution, pour tirer un revenu supplémentaire de la marchandisation de leurs corps. Le décret du 4 février 1794 (16 pluviôse) avait aboli l’esclavage sur tous les territoires de la République française, mais Napoléon l’a rétabli, par la loi du 20 mai 1802, dans les colonies françaises, afin notamment de créer un empire colonial. Peut-être trouves-tu que cette histoire est bien ancienne : aujourd’hui, il est interdit depuis 1848 d’acheter et de vendre une personne en France, et les femmes noires ont, devant la loi, les même droits que les femmes blanches. En effet, le décret de 1848 a aboli l’esclavage dans les colonies françaises, mais la traite négrière a continué tout de même : après l’abolition de 1848, les négriers européens, africains et américains ont continué à coopérer étroitement pour continuer, illicitement, à déporter de la marchandise humaine.
Et puis, si les lois ont évolué, c’est grâce à l’engagement et à la lutte de nombreuses femmes et de nombreux hommes qui se sont opposé·e·s, parfois au risque de leur vie, à l’état des choses.

Janelle Monae

Enfin, certaines histoires marquent durablement les esprits, et l’exotisation et l’hypersexualisation des femmes noires ont perduré, par delà la période de l’esclavage, durant les temps coloniaux et jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, aujourd’hui encore, de nombreuses personnes, femmes et hommes, pensent que les femmes noires ont un rapport privilégié à leur propre corps et à leur sexualité : qu’elles sont physiquement plus fortes, qu’elles savent mieux danser, qu’elles sont sexuellement plus libres, que leurs cheveux crépus sont la marque de leur animalité, qu’elles ont une énergie sexuelle surhumaine - ou animale. De même, l’histoire des femmes esclaves à qui l’on prêtait la même force physique que les hommes est bien ancienne. Cependant, aujourd’hui encore, les femmes noires sont constamment ramenées à leur proximité avec le genre masculin, et à la masculinité de leur beauté. On peut citer par exemple l’acharnement & les polémiques récurrentes contre Serena Williams, et enfin la dernière polémique en date sur Miss Univers : une magnifique sud-africaine … aux cheveux courts, ce qui lui a valu des photo-montages, notamment sur twitter, la comparant à des joueurs de football.

Tout cela, ce sont des préjugés racistes.

Le colorisme fait également partie des préjugés que tu peux également vivre ou dont tu peux être témoin·e en tant que personne racisée. Ce mot a été inventé par Alice Walker et désigne “le préjugé ou le traitement de faveur auxquels sont exposées les personnes d’une même race, et basé uniquement sur leurs couleurs de peau”. Dans les faits, le traitement de faveur va à la personne la plus claire. En effet, les esclavagistes ont, dès qu’ils ont eu acheminé les premiers esclaves depuis leurs pays d’origines jusqu’aux lieux du travail forcé, établi des hiérarchies entre ceux-ci. La construction de ces hiérarchies était basée sur la couleur de peau des personnes : les personnes à la peau la plus foncée étaient les plus animalisés et les moins bien traités, ceux à qui l’on réservait le sort le plus inhumain et les tâches les plus difficiles. Tout comme les autres préjugés hérités du colonialisme, le colorisme a toujours une actualité et continue à faire du mal aux personnes racisées et aux communautés qui les rassemblent. Si tu veux en savoir plus, nous te conseillons de regarder cette très bonne vidéo de Keyholes and Snapshots.

Non, les femmes noires ne sont pas exotiques !

Maintenant que tu sais pourquoi certaines personnes ont des croyances et des représentations erronées sur ta sexualité, voici quelques idées pour te défendre si tu es confrontée à ce genre de préjugé, que ce soit dans ta vie publique ou dans ta vie intime :

• En France, les actes, injures et discriminations racistes sont condamnés par la loi. Si tu es victime de racisme, tu peux en faire part à des associations spécialisées comme le MRAP. Tu peux consulter ici leur site, et ici le dépliant qu’ils ont édité pour t’informer sur les démarches à suivre.

• Tu peux également consulter le CRAN, Conseil Représentatif des Associations Noires, pour une orientation juridique relative aux discriminations.

• Enfin, tu peux saisir le Défenseur des Droits.

Yemi Alade

Et pour plus d’inspiration :

-Le compte instagram “Femmes noires VS dating apps” partage les différentes remarques racistes que les utilisatrices de sites de rencontre ont pu lire.

-Mrs Roots, blogueuse afroféministe, a publié un article sur ce sujet que tu peux consulter ici

-Le film documentaire “Méduse, cheveux afro et autres mythes” s’interroge sur l’importance du traitement et de l’entretien des cheveux dans les cultures africaines. Tu peux également participer à ce questionnaire doodle pour contribuer à améliorer l’expérience capillaire des femmes africaines et afrodescendantes vivant en France.

-Le documentaire Ouvrir la Voix, d’Amandine Gay, donne la parole à des femmes françaises afrodescendantes. Tu t’identifieras peut-être à leur point de vue. Tu peux aussi en montrer des extraits à tes proches et ami·e·s blanc·he·s. L’ignorance n’excuse aucun propos raciste, et ce sont elles et eux qui ont la responsabilité de s’éduquer et d’apprendre pour devenir des citoyen·ne·s tolérant·e·s, mais si tu te sens d’humeur de leur donner un petit coup de pouce, cela peut ouvrir le débat entre vous. Tu peux trouver des extraits de ce film sur ce lien.

-Le podcast Kiffe ta race, créé par Rokhaya Diallo, explore les questions raciales et donne la parole à des personnes racisées sur leurs expériences.

-Le podcast Le Tchip partage deux fois par mois un regard noir sur l’actualité.

-La chaîne youtube Keyholes and Snapshots est aussi une façon très intéressante d’aborder l’afroféminisme.

Jessica Gérondal Mwiza et Amélie Durand

  • racisme //
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Écrit par :

  • Jessica Gérondal Mwiza -
  • Amélie Durand -
  • En avant toute(s) -