Se faire siffler dans la rue ...

Illustration : Julie Bildet

Fais pas ta pute, donne-moi ton numéro !

“J’ai 14 ans , bientôt 15. Le vendredi 01 mars, je me suis faite harcelée verbalement. Trois gars, aux alentours de 17h20 ; je rentre dans le bus , je m’assois tout devant et là ça commence: « sale chienne » , « dans la chatte » , « sale pute ». Au début je trouvais ça juste pitoyable et je faisais comme de rien, je remettais mes écouteurs et le son a fond, ça a duré tout le trajet, je n’ai rien dit. Pas réagi. J’avais honte de moi. Normalement je suis grande gueule, je me laisse pas faire mais là, je me suis sentie rabaissée, nulle . J’y pense encore aujourd’hui. Je pense aussi au chauffeur qui n’a absolument pas réagi, à cet homme qui a réagi deux fois « tu connais le respect de la femme , ferme ta gueule ..» mais ils ont continué encore , jusqu’à qu’ils partent , j’avais honte de ne pas avoir réagi, vraiment , ils étaient trois ,j’étais seule. J’ai 14 ans, bientôt 15, je le répète. Je souhaitais témoigner pour me vider , pour montrer aux gens notre société.” Témoignage anonyme

Quand on se promène dans la rue ou dans n’importe quel lieu public, en tant que fille ou que femme, on peut parfois avoir l’impression qu’on n’est pas sur notre territoire mais sur celui des garçons et des hommes. Les groupes d’homme devant lesquels on passe nous le font parfois ressentir en faisant des commentaires sur notre corps, en nous reprochant notre façon de nous habiller, en faisant des bruits de bouche divers ou en nous donnant des ordres - Réponds-moi ! Souris ! Donne-moi ton numéro ! Fais pas ta timide ! Parfois, certains garçons et hommes se sentent aussi autorisés à nous suivre sur notre chemin, que ce soit de près ou de loin, sur quelques pas ou sur tout un trajet.

Pourtant, la rue est à toutes et à tous et ce comportement de certains garçons est de certains hommes est formellement interdit par la loi. Ce comportement, c’est ce qu’on appelle le harcèlement de rue. Mais pourquoi les garçons et les hommes se sentent-ils autorisés à agir ainsi, alors que c’est illégal et puni par la loi ?

Illustration : @hannah_ferstenberg

Voici quelques éléments de réponse :) :

Depuis qu’elles sont toutes petites, on socialise les futures femmes en leur demandant de se méfier de l’extérieur, de rester prioritairement calmes, sages, propres et à l’intérieur de la maison. On les engage à rester sur les chemins qu’elles connaissent déjà, à porter des vêtements beaux et fragiles qu’il ne faut pas salir en grimpant aux arbres, à parler doucement, à accepter la frustration, à ne pas s’habiller trop joliment pour aller vers l’extérieur, dans des lieux où elles ne connaissent personne. C’est le sexisme bienveillant : Fais attention à toi, reste ici, ne montre pas trop ta beauté à l’extérieur, tiens ta place à la maison et tout ira bien. C’est la fabrique de la féminité, c’est à dire que c’est cette éducation qui fait des enfants femelles des filles, puis des femmes.

Depuis qu’ils sont tous petits, on socialise les futurs hommes en leur demandant d’aller vers l’extérieur, de s’aventurer dans les lieux qu’ils ne connaissent pas encore, quitte à devoir chercher leur chemin, à porter des vêtements confortables qu’ils peuvent salir en jouant, en grimpant ou en se battant avec d’autres petits garçons. On leur enseigne aussi à s’associer en groupes, en équipes de sport par exemple, à parler fort et à défendre leur territoire, en se battant ou en insistant pour se faire une place ou obtenir ce qu’ils veulent si jamais une volonté extérieure s’oppose à eux. C’est la fabrique de la masculinité, c’est à dire que c’est cette éducation qui fait des enfants mâles des petits garçons, puis des hommes.

Cette fabrique de la féminité et de la masculinité est également relayée par les institutions et par les pouvoirs publics, qui construisent les bâtiments et les rues de façon à donner plus d’espace aux garçons et aux hommes qu’aux femmes et aux filles. Peut-être te souviens-tu que, quand tu étais petite, la cour de récréation de ton école était un grand terrain de foot dans lequel les garçons occupaient toute la place pour jouer au ballon, tandis que les filles occupaient le pourtour de la cour, et jouaient à des jeux qui prenaient moins de place, comme cache-cache, la marelle ou la corde à sauter.

Les décisions éducatives que prennent les parents et les décisions politiques et économiques que prennent les pouvoirs publics forment, dans leur ensemble, la construction sociale des rôles des filles et des garçons.

C’est cette construction sociale qui fait qu’une fois arrivé·e·s à l’âge adolescent puis adulte, les hommes pensent que l’espace public et la rue leur appartiennent, et les femmes n’osent pas toujours contester cela. Par exemple, si tu es une fille et que tu as envie d’aller au skatepark ou au terrain de foot à côté de chez toi pour t’amuser avec les jeunes de ton quartier, tu n’oses pas forcément y aller. Pourtant, il n’y a pas de panneau orange avec écrit “INTERDIT AUX FILLES”. C’est simplement que, depuis toute petite, tu as été éduquée pour te contenter de passer dans l’espace public, sans t’y installer, l’occuper ou en faire ton territoire d’épanouissement et de liberté.

Illustration : @hannah_ferstenberg

C’est aussi cette construction sociale qui fait que, parfois, les hommes, quand ils sont en groupe et qu’ils voient passer une fille ou une femme, croient que cette personne passe sur leur territoire et qu’ils sont autorisés à commenter son apparence et à lui faire passer un mauvais moment. Ainsi, ils font comprendre à cette fille ou à cette femme qu’elle n’a rien à faire là. De plus, ils se valorisent entre eux car, en faisant une remarque sexiste sur la femme qui passe, ils continuent à se faire croire les uns aux autres qu’ils sont des hommes, des vrais, et que la rue leur appartient - ce qui est faux.

C’est aussi et enfin cette même construction sociale qui fait que certains hommes, quand ils voient, dans un lieu public, une femme qu’ils trouvent attirante, croient qu’ils sont autorisés à lui faire des compliments ou des remarques désobligeantes, à insister et à la suivre, même alors qu’elle a clairement exprimé son refus.

Tout cela, c’est le harcèlement de rue.

Maintenant que tu sais pourquoi certains garçons et certains hommes se sentent autorisés à perpétrer le harcèlement de rue alors que c’est interdit par la loi, nous te proposons plusieurs solutions pour te défendre :

Le site de l’association Stop Harcèlement de Rue propose un très bon petit guide des réactions que tu peux adopter pour te protéger face à une situation de harcèlement.

• Depuis novembre 2018, les services de police et de gendarmerie ont créé un tchat ouvert 7j/7 et 24h/24 sur lequel tu peux te connecter pour signaler le harcèlement dont tu as été victime ou témoin. De plus, sache que depuis le 5 août 2018, la loi punit le harcèlement de rue, qualifié dans la loi d’ “outrage sexiste”, d’une contravention de catégorie 4, d’un montant forfaitaire de 90 € si réglée immédiatement, passant à 750 € voire 1 500 € en cas de circonstances aggravantes et à 3 000 € en cas de récidive.

• Si tu as envie de te sentir forte et apte à te défendre en cas de harcèlement de rue, tu peux aussi décider de te former à l’autodéfense féminine auprès de l’association féministe ARCAF.

• Enfin, bien sûr, si tu as été victime ou témoin d’une situation de harcèlement de rue, tu es invitée à en parler avec nous sur notre tchat.

Illustration : @hannah_ferstenberg

Et pour plus d’inspiration :

• Certaines femmes graffent les trottoirs de leurs villes pour se réapproprier la rue, alerter les pouvoirs publics et rappeler aux harceleurs que ce qu’ils font est interdit. C’est le cas de OuvrelesyeuxTours, et du collectif CatcallsofNYC.

• Victoire Tuaillon, journaliste, a créé un podcast, Les couilles sur la table, qui donne à réfléchir à la construction des identités et des rôles de genre. L’un des épisodes de ce podcast, Villes Viriles, montre comment notre façon d’investir la rue dépend de notre genre.

Noa Jansma prend des selfies avec les harceleurs, pour témoigner et montrer aux pouvoirs publics l’ampleur de ce phénomène.

• Sur le modèle de certains autres pays, comme l’Allemagne, la France commence à réfléchir à construire des cours d’école et des lieux publics qui permettraient à toutes et à tous de bénéficier du même espace et de la même liberté. Les municipalités confient notamment cette mission à l’association Genre et Ville. Tu peux voir ici le travail qu’elles font dans les villes françaises : http://www.genre-et-ville.org/larobe/

• Durant plus de sept années, Anaïs Bourdet a collecté sur son tumblr, Paye ta Shnek, les témoignages de femmes victimes de harcèlement de rue. Tu peux y aller pour trouver les témoignages d’autres femmes. Attention, la lecture de ces témoignages peut te faire de la peine et raviver de mauvais souvenirs, si tu as déjà été harcelé·e et/ou vitcime de violences.

Amélie Durand

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